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Médias

Guerre d'influence entre le quatrième et le cinquième Pouvoir dans les résultats des élections de Trump et Macron

Ces derniers outils de communication ont permis la naissance d'un cinquième pouvoir des gens ordinaires qui sont devenus leur propre média. Le quatrième pouvoir, aux États-Unis comme en Europe, vit une crise qui ne semble pas être de même nature dans chacune de ces sociétés qui ont développé chacune une tradition démocratique différente l'une de l'autre. Cette différence fondamentale, touche au projet universel, que chaque pays a développé historiquement.

D'un côté, aux États-Unis la révolution numérique associée à Internet et aux médias sociaux ont permis au cinquième pouvoir des gens ordinaires de remplacer le quatrième pouvoir, celui du pouvoir médiatique traditionnel de la presse définit ainsi par Edmund Burke. Ce cinquième pouvoir, celui des simples individus comme l'a défini George Orwell, va être en quelque sorte l'instrument de la victoire de Trump.

Cet évènement implique que la société américaine est devenue une société post-industrielle avec un processus de démocratisation important qui renforce les modes de fonctionnement des institutions fédérales de l'État américain en augmentant la décentralisation et en donnant encore plus de pouvoir aux citoyens qui deviennent en quelque sorte leur propre média. Le processus n'est bien sûr pas achevé et a vécu et vit encore des périodes de résistances. On en est qu'au début.

Nous avons identifié trois étapes qui sont l'étape de copiage des anciens médias par les nouveaux. L'étape de complémentarité et de coexistence entre les nouveaux médias et les anciens, ce que nous vivons présentement entre le quatrième et le cinquième pouvoir. La dernière étape enfin, est celle du remplacement. La société américaine est entrée de plain-pied dans la nouvelle civilisation numérique avec une structure étatique de fonctionnement plus hétérarchique, et des rapports entre les gens plus complémentaires, donc moins hiérarchiques, que celles de la société française. La société américaine est donc plus avancée dans ce processus de remplacement, que la société française.


Aux États-Unis

Aux États-Unis les ressources humaines, l'intelligence, linnovation, la créativité, léentreprise individuelle, l'information numérique en réseau et l'économie numérique, tiennent une place centrale dans cette société de l'information. Il y a bien sûr des changements en fonction des présidents américains et de leurs administrations respectives vers plus ou moins d'interventions de l'État dans la sphère publique.  La liberté de la presse associée à la liberté dexpression et de conscience garantie par la constitution américaine permet une concurrence entre les médias, mais avec la révolution du numérique, une concurrence récente surtout entre le quatrième pouvoir et le cinquième pouvoir. On assiste ainsi à une crise du quatrième pouvoir et du journalisme dans leur légitimité et leur statut non contestés jusqu'à présent. Ces derniers se sont cependant éloignés de plus en plus des citoyens et ils se sont surtout politisés en laissant tomber en grande partie le journalisme d'enquête au profit d'une représentation partisane et d'un relais des agences de presse sans faire le travail de vérification minimum pour avoir une information vérifiable et vérifiée. Les citoyens se tournent alors vers Internet et les médias sociaux. La publicité aussi. Cette crise exprime aussi naturellement un processus de remplacement des anciens médias par les nouveaux qui passe par la période de copiage présenté plus haut. Les nouveaux médias copient bien les anciens médias, mais il en résulte des conflits pendant cette période de complémentarité et de coexistence entre les anciens médias et les nouveaux médias. La dernière période dite de remplacement nécessite une restructuration naturelle de l'industrie associée à un système technique qui se transforme ou disparait pour laisser place à un nouveau système technique. Une innovation de rupture en quelque sorte se met en place qui passe par une destruction créative d'une chose vers autre chose, d'une technologie par une autre, d'une tradition, d'une corporation par une autre, d'un pouvoir par un autre. Ce processus se traduit aussi par des rapports entre les individus et les médias qui sont totalement différents, aux États-Unis comme en France.

Le mode de fonctionnement politique démocratique subit aussi petit à petit un changement sous la pression de ce changement technologique et économique vers autre chose. La pratique du pouvoir change aussi de nature quand un président peu communiquer directement aux citoyens américains grâce aux médias sociaux. Le rôle dintermédiaire des journalistes et de la presse traditionnelle entre le citoyen, les hommes politiques et la présidence américaine, est remis en cause pour ne pas dire contesté par les citoyens comme par les politiques eux-mêmes qui préfèrent parler directement à leurs électeurs ce qui n'était pas possible auparavant. Cela a aussi un impact sur le rôle de l'État et leurs représentants. À quoi peut donc bien servir le journalisme et les industries médiatiques traditionnelles (presse, radio, TV, câble) attachées à un fonctionnement industriel maintenant quon n'est plus obligé de passer par eux pour communiquer avec les citoyens ? Ne constate-t-on pas d'une façon générale une crise du pouvoir des médiations habituelles ? N'assiste-t-on pas à une crise du pouvoir des intermédiaires et donc par prolongation une crise des institutions qui représentent les citoyens aux États-Unis comme en France ?


En France

Au contraire en Europe, et en particulier en France, la crise médiatique a pris une autre forme. La presse numérique est bien sûr apparue aussi comme aux États-Unis et on a même pu observer le début dune organisation de cette nouvelle presse autour de la création du premier syndicat de la presse en ligne (le SPIIL) d'Europe et même dans le monde. Le processus de remplacement est donc bien enclenché aussi cependant malgré ces innovations, et ces initiatives pionnières, la place des médias traditionnels reste encore très importante pour différentes raisons.
La société française est encore ancrée dans une société industrielle avec un fonctionnement centralisé, pyramidal, extrêmement hiérarchisé. Une tradition qui remonte à celle du régime monarchiste de Louis XIV et à la Révolution française de 1793, celle des Jacobins et de Robespierre. Ce dernier va développer une conception de la nation française avec un seul territoire, une seule langue et une seule histoire. Un projet violent, utopique et destructeur, mais qui fut la réalité française jusqu'à nos jours où l'on assiste au réveil des identités régionales de souche. Le projet révolutionnaire de 1789 s'inspira de la révolution américaine, grâce à Benjamin Franklin et son ami Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, par rapport à un modèle plus fédéral où l'on parlait bien volontiers des États-Unis de France en tenant compte des diverses identités régionales françaises. Mais ce n'est pas ce que l'histoire et la seconde vague de révolutionnaires parisiens vont vouloir proposer ou imposer à la jeune nation française qui va entrer à partir de cette date dans une période d'instabilité constitutionnelle.

Les différentes républiques et constitutions vont ainsi se succéder jusquà nos jours. Le projet révolutionnaire de 1793 va aussi inspirer le courant communiste, Lénine avait le portrait de Robespierre dans son bureau qui ne le quittait jamais; le courant fasciste avec Mussolini, un ancien journaliste et un ancien syndicaliste, et le régime national socialiste, avec le socialiste Adolphe Hitler. Ces différentes idéologies vont aussi influencer l'islam politique comme on le voit aujourdhui qui développe aussi un projet anti-occidental et anti-économie de marché fondé sur la liberté de conscience, d'entreprendre et d'expression.


Plusieurs raisons pour cette instabilité politique française

La séparation des pouvoirs n'est pas établie complètement en France malgré le fait qu'elle soit venue d'un concept venant d'un philosophe français à travers les écrits de Montesquieu.
Cette tradition politique française de centralisation des pouvoirs a donc comme conséquence davoir une intervention de l'État plus importante que dans la majorité des États démocratiques dans le monde fonctionnant le plus souvent sous un régime fédéral comme au Royaume-Uni, en Allemagne ou aux États-Unis.

La conséquence historique de cette situation est bien entendu une intervention de l'État dans son rapport à la presse et aux journalistes par une politique de subvention depuis la Seconde Guerre mondiale qui est très importante associée à une politique d'avantages fiscaux pour les journalistes. Cette intervention ne date pas de la Seconde Guerre mondiale. On sait que le déclin de la presse française remonte surtout au moment de la Première Guerre mondiale. La presse fut censurée avec la complicité des patrons de presse le plus souvent, aux dépens des lecteurs qui ne savaient pas que la presse était censurée et qu'il y avait cette complicité des pouvoirs politiques avec les pouvoirs médiatiques. Ceux-ci étaient réunis dans un même intérêt : laisser les Français dans l'ignorance de la réalité du front de la guerre 14-18 afin de maintenir la mobilisation pour continuer la guerre et surtout la gagner. L'enlisement de la guerre, malgré cette censure et ces sacrifices, obligea lAngleterre, le Canada et les États-Unis à entrer en guerre aux côtés de la France comme on le sait. Cette complicité fut regrettable, car la France avait une presse dynamique de masse, leader dans le monde occidental autour du Petit Journal puis du Petit Parisien. Ce dernier pouvait atteindre un tirage de 2,5 millions d'exemplaires dans ses bons jours. Le scandale de la collusion ne permit jamais de retrouver de tels tirages.

Aujourd'hui encore cette politique d'intervention se concrétise par des interventions directes ou indirectes. Elles étaient secrètes jusqu'à il y a quelques années. C'est-à-dire que l'on ne connaissait pas la liste des journaux qui touchaient ces subventions et on ne connaissait pas les sommes versées. On doit ce changement au SPIIL, le nouveau syndicat de la presse en ligne, qui milita et qui milite toujours pour plus de transparence et pour légalité de traitement en matière législatif et fiscal entre la presse traditionnelle et la presse numérique.
La conséquence à notre sens de cette intervention de l'État qui se traduit en particulier par cette politique active de subventions est le retard pris dans la restructuration de la presse française qui a eu pour conséquence de freiner le développement d'internet et des médias sociaux en maintenant une presse traditionnelle associée à la civilisation de l'imprimé et au mode de fonctionnement industriel traditionnel de l'économie de l'information en France en opposition à un cinquième pouvoir des gens ordinaires utilisant plutôt une presse numérique, et les médias sociaux, associée, comme nous lavons expliqué à un monde moderne et postindustriel.
Autre conséquence plus dramatique pour la liberté d’expression c’est que la France est championne de la censure de contenus sur Facebook. Suite à des requêtes gouvernementales, nous explique le journal du NET (JDN) du 12 mai 2015, Facebook a été amené à supprimer des milliers de contenus en 2015[1]. La France arrive très largement en tête avec 37 990 pages effacées, contre 30 126 pour l’Inde et 6574 pour la Turquie cette année-là. Les attentats, les « Fake news », qui ne sont véhiculés que dans les médias du cinquième pouvoir, semble-t-il, tout est bon pour justifier une censure qui ne dit pas son nom. Le 3 janvier 2018, Emmanuel Macron a annoncé une loi anti « Fake news » avec le dépôt prochain d’un projet de loi visant à lutter contre la diffusion de « fausses nouvelles » malveillantes.


 L'élection de Trump

La conséquence pour lélection de Trump c'est qu'il va être élu avec le soutien des citoyens utilisant les médias sociaux avec qui il peut dialoguer directement. La presse traditionnelle à plus de 90 % va soutenir Clinton contre Trump ainsi que la plupart des radios et des médias de masse comme la télévision. Mais au-delà de ces deux oppositions traditionnelles, le camp des démocrates associé aux médias du quatrième pouvoir, le camp des républicains, après des primaires redoutables, ne va pas soutenir immédiatement Trump pour son élection. C'est un homme seul et indépendant de tout parti qui va être élus a la maison blanche par le cinquième pouvoir des gens ordinaires ce qui est tout à fait nouveau et révélateur des changements associés à l'évolution de la société américaine vers la civilisation du numérique.


L'élection de Macron

L'élection de Macron en France va au contraire être le fruit de l'influence de l'ancien président François Hollande qui va fonder le mouvement La République en marche (LREM) pour permettre au parti socialiste de rester au pouvoir, mais avec un parti différent.
En quelque mois cette initiative va lui échapper, mais va créer une alternative crédible politique aux différents partis politiques traditionnels français en proposant Emmanuel Macron comme candidat. Énarque lui aussi, comme bon nombre danciens présidents français depuis l'ère Giscard, le réseau des hauts fonctionnaires et l'appareil d'État se sont mobilisés pour lui. Il va recevoir aussi l'appui massif du Parti socialiste (PS) et des divers courants politiques de gauche (Walwari, UPLD, MPF, Tavini et DVG). Le parti socialiste à l'encontre du résultat de ses primaires ne choisit pas Hamon son candidat naturel issu des primaires à gauche, mais choisi Macron dans les urnes. Après l'échec de François Fillion, qui a remporté les primaires à droite, torpillé par les affaires et les médias massivement contre lui, celui-ci arrive second derrière Macron au premier tour des élections présidentielles. À la grande surprise de ses troupes Fillion appelle à voter Macron et demande donc aux membres de son parti les républicains (LR) de voter pour lui. LR est présenté comme un parti politique libéral-conservateur français classé, depuis sa fondation en 2002, à l'initiative de l'UMP, à droite et au centre droit sur léchiquier politique. Les républicains son issu du changement de nom et de statuts de l'Union pour un mouvement populaire UMP adopté en 2015 et s'inscrit dans la continuité des grands partis présentés comme de droite par les analystes français et qui furent lUDR, le RPR mieux connus à lépoque de Chirac et lUMP.


L'État français présent partout grâce à ses subventions

En fait LR s'inscrit dans la tradition politique française étatique et, au même titre que les autres partis politiques français subventionnés par lÉtat français, développent une politique proche des partis étatistes, dit de gauche, quils soient socialiste, communiste ou centriste avec l'UDI, l'AC et le Modem. Lensemble du courant centriste va appeler aussi à voter Macron. On explique cette convergence autour d'Emmanuel Macron par cette volonté commune de s'opposer au front national présidé par Marine Le Pen. Mais les choses ne sont pas si simples car le FN ne propose pas des politiques si différentes des autres partis français. La seule différence tangible est la sortie éventuelle de l'Euro et de l'Europe associés à une politique d'immigration plus musclée face au danger de l'islam radical suite aux différents attentats qua subis la France en 2015 et 2016. La candidature de Macron va aussi être appuyée massivement par les médias traditionnels aidés en cela par son image de jeune homme politique dynamique. Conflit de générations, projet politique relativiste qui rejoint autant les idées étatistes de gauche comme de droite. Il rassure aussi les syndicats et les milieux culturels et artistiques subventionnés et permet de faire disparaitre les anciens partis politiques au profit de nouveaux partis, mais qui reste attaché à l'intervention de l'État. Macron gagne largement les élections. Il est lhomme des appareils, il est lhomme de l'État, mais est-il l'homme du peuple ? Est-il un homme d'État véritable représentatif des aspirations du peuple français ? Si on compare à l'élection de Trump qui est élu par le peuple américain, Macron est l'homme des médias du quatrième pouvoir qui vont lui permettre de dépasser les clivages politiques et des appareils politiques en lui permettant de toucher tous les milieux. Pour Trump, au contraire, il va voir converger contre lui toutes les oppositions à son élection, y compris celle des syndicats, des milieux culturels et artistiques. On va constater aussi, jusqu'à aujourdhui, que les appareils d'États institutionnels fédéraux comme la CIA ou le FBI, avec la fausse affaire russe autour de Peter Strzok, constituée dune administration mise en place par Obama, quils sont largement opposés à Trump et ses réformes.


Quel a été le rôle des médias sociaux dans lélection de Macron ?

Le cinquième pouvoir des gens ordinaires n'a pas soutenu Macron dans cette élection, les points de vue, en tout cas, étaient plus divers et moins homogènes dans la façon dont on y a représenté et vécu le résultat des élections. Le cinquième pouvoir n'a pas autant d'influence en France, car sa place n'est pas dominante comme aux États-Unis, en conséquence d'une politique de subvention importante et d'une tradition politique où il est difficile de gouverner sans l'État et sans des politiques étatistes. Les médias traditionnels ou ceux construits autour d'Internet sont donc gérés par un État et une législation omniprésente au dépend des libertés individuelles et dexpression. L'influence de l'État sur les médias traditionnels, internet et les médias sociaux est donc incontournable en Europe et en particulier en France. Le conflit entre tradition et modernité est plus important en Europe qui a pris du retard dans ce processus de remplacement des anciens médias par les nouveaux et cela a un impact sur la vie politique des vieilles démocraties européennes et sur les libertés individuelles.
Ce processus de rupture entre le quatrième et le cinquième pouvoir traduit une évolution, mais aussi une résistance, voire une guerre d'influence, entre les sociétés traditionnelles vis-à-vis des sociétés de la modernité. Ce conflit et cette concurrence entre le quatrième et le cinquième pouvoir des gens ordinaires traduisent aussi l'atteinte proche du processus de remplacement des anciens médias par les nouveaux médias, après les étapes de copiage et de complémentarité. Une transition difficile entre des sociétés industrielles vers des sociétés postindustrielles que nous traduisons ici par le passage de la civilisation de l'imprimé vers la civilisation du numérique. Cette civilisation développe un nouvel humanisme numérique contemporain où les libertés individuelles seront renforcées, mais aussi plus difficiles à protéger.

Eric Le Ray              



 Après No Billag    

Quels enseignements peut-on tirer de l'affaire No Billag ?

1) Que quelque chose n'allait pas dans le royaume, puisque le peuple a dû intervenir... Ce seul fait est le symptôme d'une situation grave. No Billag a joué le rôle du coup de pied dans la fourmilière, de révélateur d'un mal profond.

2) Que rien n'est terminé. Qu'un groupe aussi restreint et peu influent que les Libertariens ait pu lancer et mener à son terme une initiative aussi lourdement anti-SSR en dit long sur le mécontentement de la population. Si l'initiative avait atteint son but, la SSR, telle qu'en son état actuel, aurait disparu. Mais le non-aboutissement de l'initiative ne résout rien. La votation a réglé le sort de l'initiative No Billag, mais n'a fait que cela : le fond du problème demeure non-résolu. Et, partant, l'irritation du Démos. Le problème, donc, demeure entier. Les problèmes plutôt, tant la problématique des médias, et de leur articulation avec l’État, la culture, l'impôt, l'indépendance nationale, la sécurité, la légitimité politique et l'activité de la société civile, est complexe.

3) 800 000 citoyens ont voté pour No Billag, malgré le caractère extrême de la solution proposée. C'est dire s'il sera aisé de trouver 100 000 signatures pour lancer un nouvel assaut contre la riche forteresse du service public. D'autant plus que la campagne a permis aux mécontents, via les réseaux sociaux, de se reconnaître.

4) Deux méthodes principales ont servi à protéger la Forteresse : la lutte sur des avant-postes et les fumigènes. Les avant-postes ont été, surtout, la part de la redevance concédée par la SSR au cinéma suisse (27 mio sur 1200), et la part de la redevance attribuée aux petites TV et radios privées (60 mio sur 1370). La suppression de la redevance aurait donc gravement affaibli ces deux éléments, déjà mal loti, de notre univers culturel et médiatique. La seconde méthode décisive utilisée fut le nuage de fumée. Soit le bombardement du public par des nouvelles exagérées, fausses, alarmistes, destinées à inquiéter le prudent citoyen helvétique. La liste de ces bruits est longue : en cas d'acceptation de No Billag (au choix ou ensemble),  « la démocratie suisse disparaîtrait », « la Presse écrite cessera de paraître », « les émissions sous-titrées pour les mal-entendants n'existeront plus », « le pays sera envahi par des médias étrangers à la solde de puissances financières », « Russia Today remplacera la RTS », « la maison commune des Suisses disparaîtra », « la SSR cessera de porter la réputation de la Suisse à l'étranger », « la Suisse finira »...  Et la liste n'est pas close. Tous ces bruits, ces rumeurs, étaient faciles à réfuter, mais arrivant par surprise et en masse, dans les dernières semaines, ils ont produit l'effet désiré.

5) Le problème est que tout cet arsenal ne pourra vraisemblablement pas resservir. Une ruse éventée, un système de défense sans surprise, conserve rarement son efficacité. Si un second assaut est lancé contre la SSR, il est prévisible que ses initiants prendront la précaution de sauvegarder expressément les intérêts du cinéma, des petites radio et TV privées, et qu'ils auront à cœur de laisser à la SSR les moyens d'animer la magnifique chaîne TV d'information en continu qui manque à ce pays. Quant au soutien sans faille de la Presse écrite à la SSR et sa redevance, il n'est probablement pas entièrement désintéressé. Nous verrons bientôt si notre orgueilleuse télévision publique est partageuse.

6) La SSR a donc quelques années pour se réformer et évoluer. Pas juste un peu, mais lourdement et profondément. Y parviendra-t-elle ? La chose n'est pas assurée, car rien dans son adn ne l'a préparée à cela. En matière de médias, d'impôt, de culture, d'argent et de répartition, dans ce pays, rien n'est donc tranché.      

No Billag a fait sortir le génie de la bouteille ; nulle force au monde ne l'y fera plus rentrer.

Bernard Antoine Rouffaer     5.3.2018


No Billag (2) : Le début d'une lutte pour plus d'égalité ?     

Tout tourne-il rond dans le milieu de la culture ?
Peut-être pas.

Examinons les chiffres. La redevance TV, prélevée sur les citoyens, rapporte 1370 mio de CHF chaque année. Billag en prélève 54 millions de CHF pour ses frais. Sur le solde de cette somme, 1217 millions vont à la SSR seule, et 61 millions sont répartis entre 34 TV et radios locales. Sur les 1217 millions que touche la SSR, elle en reverse 27 millions pour le soutien au cinéma suisse, au documentaire indépendant et au film d'animation (soit 2% du total de ce qu'elle perçoit de la redevance). À titre de comparaison, la Confédération verse quelque 53 millions par an pour le financement du cinéma suisse, et les plus de 200 éditeurs de livres de ce pays – support de la culture d'élite – reçoivent d'elle ... 1,8 millions chaque année, à eux tous. Ce qui donne les chiffres suivants : 1190 millions pour la SSR (sans compter les ressources publicitaires), 80 millions pour le cinéma (Confédération et SSR réunis), 61 millions pour les petites radios et TV locales, 1,8 millions pour 67 éditeurs choisis.  
L'inégalité est donc flagrante.
(Les sources se trouvent à la fin de l'article.)

De quoi sont faites la réputation et l'influence d'une nation. Elle sont faites de sa force brute, de sa capacité économique, de son habileté diplomatique, du rayonnement de sa culture. Chaque pays jouant la carte qui lui parait la plus à sa portée. On nomme « soft power » la capacité à rayonner dans le monde sans avoir recours à la force ou à l'argent. Quand un pays se fait respecter par la qualité de sa culture, ses inventions, ses avancées technologiques, cela peut lui valoir bien plus d'estime encore que si elle usait de l'intimidation ou de la menace. Ces deux derniers moyens  ne concernent guère la Suisse.  En comparaison de la Corée du Sud ou des USA, notre aptitude à l'innovation n'est pas non plus spectaculaire. Il nous reste l'économie et la culture. Or, l'économie, l'argent, est peut-être ce qui nous a fait le plus de mal en terme de réputation au cours de ces dernières décennies : affaire des fonds juifs, révélation de la coopération économique avec l'Allemagne nazie, secret bancaire utilisé pour dissimuler la fraude fiscale, ...  Ce n'est pas par là que nous nous ferons vraiment admirer. Reste la Culture. Et donc, le cinéma, le documentaire, l'essai, la littérature, le théâtre. Et nous tombons-là sur le problème du financement : 80 millions par an pour le cinéma. Est-ce assez ? Je ne crois pas.

La SSR pourrait-elle faire d'avantage ? Après tout, elle perçoit de la publicité et de la redevance quelque 1600 millions chaque année. On doit l'espérer. Même si cette espérance a peu de chance de se réaliser. Car la SSR est une entreprise qui souffre d'un grave problème de productivité.
Les économistes considèrent généralement que si une entreprise est grosse, qu'elle compte beaucoup de personnel, elle sera globalement, par employé, ou par élément de capital investi, moins productive qu'une petite entreprise. De même, si une entreprise est ancienne, elle sera moins productive qu'une société crée plus récemment crée et organisée selon les dernières avancées de la gestion. Si une entreprise jouit d'un monopole sur un marché, elle sera moins productive qu'une rivale devant se battre pour arracher des parts de marché. Si une entreprise est assurée de recevoir, chaque année, une rente fixe, elle sera moins productive qu'une autre qui devra lutter pour vivre de ses ventes à sa clientèle. Et si une entreprise dépend de l’État, si elle bénéficie de sa protection, elle sera, encore, moins productive qu'une société privée abandonnées aux dures réalités du marché. Quand on observe la SSR, on est bien obligé de constater que cette entreprise accumule cinq fois des handicaps en matière de productivité.

Il y a donc peu de chance de voir augmenter la part de la redevance qu'elle reverse au cinéma, au documentaire et au film d'animation suisse indépendant. C'est pourtant là où se niche le talent. La SSR absorbe une part énorme des fonds levés pour la Culture. Il y a, ce me semble, un problème de répartition.

No Billag est une initiative dure, sans concession, brutale. Mais elle surgit dans un monde médiatique et politique encroûté, inégalitaire, peu capable de dialogue, sans imagination. Les périodes électorales sont favorables au débat. Je mets donc sur la table cette question de l'inégalité dans la répartition des fonds levés pour les médias et la culture, et demande s'il n'est pas possible de faire mieux.
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Bernard Antoine Rouffaer               22.1.2018
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La redevance
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La part de Billag
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La part des 34 petites radios et TV locales
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Le financement de la SSR
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Financement du cinéma par l'Office fédéral de la culture
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Financement du cinéma par la SSR
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Soutien au éditeurs (de livres) par l'Office fédéral de la culture




No Billag (1) : le meilleur des mondes possibles ?  

Notre panorama audiovisuel national doit-il, nécessairement, voir une institution médiatique occuper une position quasi hégémonique...?
La SSR touche 94% de la redevance prélevée sur les citoyens pour le soutient aux médias nationaux, soit 1287 millions de CHF par an, et assèche donc à son profit les fonds disponibles pour les médias du pays. Un système centralisé est-il celui qui correspond le mieux à notre génie national ?

Est-ce le seul monde possible...? Ce qui deviendra la SSR a été créé en 1931. Aurait-on conçu, à cette époque reculée, en Suisse, l'Organisation Médiatique Idéale...? Reflet de son époque et des possibilités technologiques de ces années-là, l'organisation en est très centralisée. Une poignée de hauts responsables décide pour l'ensemble.
Le modèle de télévision des années 60, basé sur la transmission par des antennes géantes d'ondes hertziennes apportant dans les foyers un programme décidé par le Centre, à une heures décidée par le Centre, sur le sujet choisit par le Centre, pour une famille réunie autour de l'unique poste de TV, est-il le seul modèle possible...? Avec le progrès des multiples moyens de transmission et de réception, au XXIe siècle, ne sommes-nous encore que des Périphéries ... ?

Oui, la SSR a évolué depuis les années 60 du siècle précédant. Elle a créé quelques sites web, elle offre la possibilité à ses fidèles de visionner ses programmes à une autre heure que celle décidée par sa hiérarchie, elle a instauré un minimum d'interactivité, mais peu de choses ont changé quant au fond. Il s'agit toujours d'un système centralisé, quasi-monopolistique, para-public, prélevant une rente sur la population, peu réactif, peu productif, coûteux, asséchant les fonds qui auraient pu être disponibles pour les mille formes que prennent les médias contemporains.

Quand la télévision de la SSR a été crée, on ne diffusait qu'à l'aide d'antennes géantes appartenant à l'Etat. Aujourd'hui, les signaux passent par le satellite, le câble, les ondes téléphoniques, la TNT hertzienne, le Net. Ces signaux viennent de partout et la majeure partie des infrastructures nécessaires n'appartiennent pas à l'Etat. Quand la SSR a été crée, il fallait, pour faire des émissions diffusables, des studios complexes, de grosses caméras, des techniciens en pagaille, de grands bâtiments pour abriter tout le personnel, une direction hiérarchisée, un gros budget, une taxe, une institution, le soutient de l'Etat, ... Aujourd'hui, n'importe qui, dans sa chambre, peut organiser et diffuser un débat, ou sortir de chez lui pour réunir les éléments d'un reportage ou d'un documentaire. La révolution technologique est passée par là. Elle ouvre des possibilités immenses aux politiques, aux journalistes free lance, aux intellectuels, aux universitaires, aux associations, aux artistes...
Ces productions peuvent être de basse qualité, ou, bien au contraire, rivaliser avec celles produites ou diffusées par de grandes chaînes de télévision. Dans tous les cas, elles coûtent infiniment moins cher et permettent à une bien plus grande part de la population de jouer un rôle dans l'espace médiatique. Et cela convient fort bien tant à notre état démocratique qu'au niveau de conscientisation et d'éducation de nos citoyens.   
Pourquoi, donc, au vu de l'évolution de la situation, conserver une SSR hégémonique ?
Est-ce bien l'option la plus raisonnable en ce début de XXIe siècle ?

Bernard Antoine Rouffaer                 8.1.2018